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Les enseignements du scandale néerlandais des allocations de garde d'enfants

Une commission d'enquête parlementaire a conclu à une « injustice sans précédent » dans le traitement, par l'administration fiscale, des familles soupçonnées de fraude ; le gouvernement a démissionné en janvier 2021.

Éditeurs de Polity AtlasPublié le 10 mars 2026 · 22 min de lecture

Entre 2013 et 2019, le service des prestations de l’administration fiscale et douanière néerlandaise (Belastingdienst/Toeslagen) a considéré des dizaines de milliers de parents bénéficiant de l’allocation de garde d’enfants (kinderopvangtoeslag) comme des fraudeurs présumés, leur a réclamé le remboursement de plusieurs années de prestations pour des omissions administratives mineures et a refusé à nombre d’entre eux les échéanciers de paiement auxquels les débiteurs ordinaires pouvaient prétendre. Un modèle d’évaluation des risques autoapprenant, qui utilisait « nationalité néerlandaise : oui/non » comme indicateur, a contribué à déterminer les demandes qui seraient examinées de près. La commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner l’affaire a qualifié les faits d’ongekend onrecht — « injustice sans précédent » — et conclu que les principes fondamentaux de l’État de droit avaient été violés, non seulement par l’administration fiscale, mais aussi par le législateur et les juridictions administratives. Le gouvernement a démissionné le 15 janvier 2021. Cette étude reconstitue ce que les documents officiels révèlent des mécanismes algorithmiques, juridiques et institutionnels du scandale, distingue le rôle du modèle de risque de celui des règles qu’il servait à appliquer et tire les enseignements de conception effectivement étayés par les éléments disponibles.

Principaux constats

  • Le préjudice a été produit par des règles et des incitations, et non par un algorithme seul. La commission a situé le cœur de l’injustice dans une pratique de recouvrement « tout ou rien », une approche collective « 80/20 » des fraudes présumées et une qualification d’« intention ou négligence grave » qui bloquait les échéanciers de paiement — le tout mis en œuvre par des personnes, dans le cadre d’une législation dépourvue de clause générale de sauvegarde.
  • Le modèle de risque a compté parce qu’il déterminait qui entrait dans ce dispositif. L’Autorité néerlandaise de protection des données (Autoriteit Persoonsgegevens, AP) a constaté qu’au moins de mars 2016 à octobre 2018, la nationalité des demandeurs était utilisée comme indicateur dans le modèle d’évaluation des risques, ce qu’elle a considéré comme un traitement illicite et discriminatoire.
  • Tous les contrôles formels ont échoué pendant des années. En août 2017, le Médiateur national a publié un rapport sur un groupe de 232 familles ; les juridictions administratives ont confirmé l’approche du tout ou rien jusqu’à ce que le Conseil d’État change de position le 23 octobre 2019 ; le Parlement avait adopté la loi-cadre sans clause générale de sauvegarde, malgré un avertissement formulé en 2004 par la section consultative du Conseil d’État.
  • La responsabilité a été établie par le Parlement et les autorités de contrôle, non par les recours individuels. Les étapes décisives ont été une motion du 2 juin 2020, le rapport de la commission du 17 décembre 2020, l’enquête de l’AP de juillet 2020, l’amende de 2,75 millions d’euros infligée par l’AP en décembre 2021 et une nouvelle amende de 3,7 millions d’euros en avril 2022 pour une liste noire de fraude couvrant environ 270 000 personnes.
  • Les réparations sont lentes, de grande ampleur et lourdes sur le plan administratif. Au 30 juin 2026, environ 69 700 parents s’étaient inscrits pour obtenir réparation, 44 045 avaient été reconnus comme personnes affectées et 43 363 versements d’au moins 30 000 euros avaient été effectués ; l’indemnité moyenne après évaluation complète s’élevait à 40 664 euros par parent concerné, et le budget pluriannuel de l’opération de réparation atteignait 11,8 milliards d’euros.
  • Les enseignements les mieux étayés portent sur la conception juridique : clauses de sauvegarde et de proportionnalité, évaluation individuelle, exclusion des catégories protégées du calcul des risques, sélection explicable pour les agents publics et les demandeurs, et contrôle capable d’examiner l’ensemble du processus.

Question de recherche et périmètre

La question est circonscrite : quelle a été la contribution des composantes automatisées et semi-automatisées du système néerlandais d’allocations pour la garde d’enfants au préjudice subi, et quelles conditions institutionnelles ont permis à ce préjudice de perdurer ? La réponse importe, car l’affaire est régulièrement citée comme la preuve que les « algorithmes » ont porté préjudice aux familles néerlandaises. Les éléments disponibles étayent une affirmation plus précise et plus utile.

L’étude couvre la période allant de la loi générale sur les dispositifs liés au revenu (Algemene wet inkomensafhankelijke regelingen, Awir), entrée en vigueur en 2005, à l’état de l’opération de réparation à la mi-2026. Elle ne cherche pas à trancher des cas individuels, à estimer combien de parents auraient été traités durement en l’absence de tout modèle de risque, ni à évaluer les débats distincts sur des systèmes ultérieurs de détection de la fraude dans d’autres agences néerlandaises (voir l’étude comparative sur le contrôle automatisé des prestations sociales). Lorsque les sources sont en désaccord ou ne se prononcent pas, cela est indiqué.

Contexte

Une prestation conçue pour être versée rapidement

L’allocation néerlandaise pour la garde d’enfants est une aide liée au revenu, versée à l’avance, chaque mois, sur la base d’une estimation, puis régularisée ultérieurement en fonction des revenus et des frais de garde effectifs. Ce dispositif privilégie la rapidité au détriment de l’exactitude : l’argent est versé avant que les faits ne soient établis, et des corrections — parfois importantes — interviennent des années plus tard. La Commission de Venise a par la suite observé que, dans ce dispositif, « il y avait peu ou pas de vérification au moment de la demande et les demandes de remboursement ne survenaient que des années plus tard ».

Lors de la rédaction de l’Awir, la section du contentieux administratif du Conseil d’État a recommandé en 2004 que l’administration fiscale puisse déroger aux règles standard dans les cas imprévus ou douloureux — une clause pour cas de rigueur. La commission indique que le gouvernement n’a pas retenu cette recommandation, au motif qu’une telle clause aurait, en pratique, « mis du sable dans les rouages » du traitement de masse, et que le Parlement a adopté une Awir sans clause générale pour cas de rigueur. Une clause générale n’a été introduite qu’avec une loi modificative du 1er juillet 2020, après que le scandale eut éclaté.

Le virage vers une application stricte, 2013

Les fraudes commises par certains intermédiaires de la garde d’enfants, largement relayées dans les médias en 2013, ont créé une forte pression politique. La commission décrit les mesures qui ont suivi :

  • En mai 2013, le directeur général de l’administration fiscale a créé une équipe de direction chargée de la lutte contre la fraude. Après l’été 2013, un dossier économique a accordé au service des prestations 25 millions d’euros pour renforcer les capacités de contrôle, somme à récupérer chaque année grâce à la réduction des versements indus ; la commission a constaté que la direction a piloté son action en fonction de ce montant jusqu’en 2019.
  • À l’été 2013, l’équipe a créé la Combiteam Aanpak Facilitators (CAF), chargée de lutter contre la « fraude au système » organisée par l’intermédiaire d’intermédiaires. Dans la pratique, a constaté la commission, les dossiers de la CAF ont été traités principalement « en puisant dans les poches des parents ».
  • Un système informatique introduit à partir de 2011 permettait d’effectuer des contrôles à grande échelle. Les demandes étaient sélectionnées à l’aide d’un modèle de classification des risques, que la commission décrit comme un « modèle auto-apprenant », entraîné sur des exemples de demandes correctes et incorrectes et utilisant « plusieurs dizaines d’indicateurs ». Les demandes sélectionnées étaient vérifiées manuellement, et des justificatifs supplémentaires pouvaient être demandés aux parents avant le versement.

Méthode et sources

Cette étude s’appuie sur cinq types d’éléments, tous issus de sources primaires ou proches des sources primaires :

  1. Les archives parlementaires : le rapport de la commission Ongekend onrecht (Kamerstuk 35 510, nr. 2), la proposition d’enquête parlementaire de suivi (Kamerstuk 35 867, nr. 2), qui consigne la démission du gouvernement, et le rapport de cette enquête Blind voor mens en recht (Kamerstuk 35 867, nr. 6, février 2024).
  2. Constats des autorités de régulation : l’enquête de l’AP annoncée le 17 juillet 2020, sa décision d’infliger une amende du 7 décembre 2021 et son amende distincte du 12 avril 2022 concernant la liste noire des fraudes.
  3. Un avis juridique international : l’avis de la Commission de Venise sur la protection juridique des citoyens aux Pays-Bas, adopté les 15 et 16 octobre 2021.
  4. Une analyse des risques pour les droits humains liés au modèle de risque : le rapport d’Amnesty International Xenophobic machines (octobre 2021).
  5. Statistiques officielles sur les remboursements : le 23e rapport d’avancement sur l’opération de remboursement, arrêté au 30 juin 2026, et le décret du 18 mars 2021 qui a conféré un fondement juridique au versement forfaitaire de 30 000 €.

Limites. Le mandat de la commission excluait délibérément les « listes noires » et l’utilisation de profils de risque incluant la nationalité, laissées à l’AP ; il excluait également l’indemnisation après novembre 2019. Les détails techniques du modèle de risque n’ont jamais été publiés dans leur intégralité ; les affirmations concernant la pondération des indicateurs s’appuient donc sur les constats de l’AP et sur l’interprétation que fait Amnesty des documents officiels. La caractérisation du modèle par Amnesty comme une « boîte noire » comportant des éléments « d’autoapprentissage » relève de l’analyse d’une organisation de défense des droits, bien que la commission elle-même qualifie également le modèle d’autoapprenant. Le nombre de parents « affectés » dépend des définitions propres à l’opération de remboursement, qui ont évolué au fil du temps.

Constat 1 : le préjudice provenait des règles auxquelles le modèle fournissait des données

Les trois mécanismes nommés par la commission

La commission a identifié trois pratiques au cœur de l’injustice :

MécanismeCe que cela signifiait dans la pratiqueOrigine de la règle
Tout ou rien (« alles-of-niets »)Toute irrégularité — par exemple une contribution parentale impayée ou un document manquant — pouvait annuler le droit à la prestation pour une année entière, de sorte que la totalité de la prestation devait être rembourséeNon prévu explicitement par la loi ; une interprétation administrative maintenue pendant des années par le Conseil d’État
Approche collective « 80/20 »Dans les dossiers CAF, les prestations de groupes entiers de parents associés à un intermédiaire étaient suspendues, au risque de toucher des parents de bonne foiPratique administrative de l’équipe CAF
Intention ou négligence grave (« opzet/grove schuld »)Les parents ainsi qualifiés se voyaient refuser un échéancier de paiement personnalisé et devaient rembourser en 24 mensualités égalesPratique administrative appliquée au recouvrement

Sur les deuxième et troisième mécanismes, le récit de la commission est sans détour. Des notes adressées au secrétaire d’État à la fin de 2019 indiquaient qu’environ deux tiers des demandes d’échéancier de paiement personnalisé avaient historiquement été refusées au motif d’une intention ou d’une négligence grave, souvent sans seconde évaluation, et qu’une raison courante d’attribuer cette qualification était le signalement tardif de l’arrêt du mode de garde.

Comment les tribunaux et les législateurs ont pérennisé cette pratique

Selon la commission, l’approche du tout ou rien « ne découle pas explicitement de la loi ni de son histoire parlementaire ». En 2009, le défenseur de l’État (landsadvocaat) avait estimé qu’une évaluation individuelle et une forme de détermination proportionnelle étaient possibles. L’administration des prestations a néanmoins retenu l’interprétation stricte et l’a soumise aux tribunaux, et la Division du contentieux administratif du Conseil d’État ne l’a pas condamnée. La commission a été « particulièrement frappée » par le fait que les principes généraux de bonne administration aient été « écartés par un raisonnement » jusqu’en octobre 2019. Ce n’est qu’après les arrêts du Conseil d’État du 23 octobre 2019 — qui, selon les termes de la Commission de Venise, ont « radicalement changé » l’interprétation et appliqué le principe de proportionnalité — que les secrétaires d’État ont décidé de mettre fin à cette pratique.

Le verdict de la commission porte donc sur les trois pouvoirs : le législateur « peut se tenir pour responsable » d’une législation qui était « d’une dureté extrême » et dépourvue de clause de clémence ; l’exécutif gérait les prestations « comme un processus de masse » ; et la justice administrative « a contribué de manière essentielle, pendant des années » au maintien de cette application sévère.

Constat 2 : la nationalité dans le modèle de risque

Conclusions de l’Autorité de protection des données

L’enquête de l’AP, présentée le 17 juillet 2020, a abouti à trois conclusions sur la manière dont l’administration des prestations traitait les données relatives à la nationalité (double) :

  1. Les données sur la double nationalité des citoyens néerlandais auraient dû être supprimées en janvier 2014, mais en mai 2018, quelque 1,4 million de personnes étaient encore enregistrées comme ayant la double nationalité dans les systèmes de l’administration.
  2. Les données relatives à la nationalité étaient traitées pour lutter contre la fraude organisée, alors qu’elles n’étaient pas nécessaires à cette fin.
  3. La nationalité des demandeurs (« néerlandais / non néerlandais ») était utilisée comme indicateur dans un système qui désignait automatiquement certaines demandes comme présentant un risque.

L’AP a conclu que ce traitement était illicite et discriminatoire, car le droit à l’allocation de garde d’enfants dépend du séjour légal, et non de la nationalité. En citant l’AP, la commission situe l’utilisation de l’indicateur « citoyenneté néerlandaise » dans le modèle de risque entre au moins mars 2016 et octobre 2018. Selon l’AP, la nationalité a cessé d’être utilisée dans l’évaluation du risque à partir d’octobre 2018 et dans les activités de lutte contre la fraude organisée à partir de février 2019 ; les doubles nationalités des citoyens néerlandais ont été entièrement supprimées à l’été 2020.

Le 7 décembre 2021, l’AP a infligé une amende de 2,75 millions d’euros au ministre des Finances. Son président, Aleid Wolfsen, a déclaré que « le traitement illicite au moyen d’un algorithme a entraîné une violation du droit à l’égalité et à la non-discrimination ».

Fonctionnement du modèle selon Amnesty

L’analyse d’Amnesty International apporte des précisions tirées de documents officiels. Elle indique que les demandes ayant obtenu un score de risque faible étaient automatiquement approuvées, tandis que celles ayant obtenu les scores les plus élevés étaient transmises à un fonctionnaire qui pouvait qualifier une demande de frauduleuse ; et que le fonctionnaire « ne recevait aucune information sur les raisons pour lesquelles le système avait attribué à la demande un score de risque élevé ». Amnesty soutient que la mention binaire « citoyenneté néerlandaise : oui/non » constituait un profilage racial, même si elle ne distinguait pas les différentes nationalités étrangères, et recommande d’interdire l’utilisation de la nationalité et de l’origine ethnique dans l’évaluation des risques à des fins d’application de la loi et de détection de la fraude.

La liste noire

Un instrument distinct, le Dispositif de signalement de la fraude (Fraude Signalering Voorziening, FSV), consignait les signalements de fraude dans l’ensemble de l’administration fiscale. Le 12 avril 2022, l’AP a infligé à l’administration une amende de 3,7 millions d’euros — à l’époque, sa plus forte amende — pour avoir traité des données dans le FSV sans base légale, pour des inscriptions inexactes et obsolètes, ainsi que pour des mesures de sécurité insuffisantes. L’AP a déclaré que les droits des 270 000 personnes figurant sur la liste avaient été bafoués « à un degré sans précédent » pendant plus de six ans et que, selon l’enquête menée par l’administration elle-même, il avait été demandé au personnel de fonder en partie l’analyse des risques de fraude sur la nationalité et l’apparence physique. Le fait de figurer sur la liste pouvait entraîner le refus d’un échéancier de paiement ou d’un rééchelonnement de dettes.

Constat 3 : pourquoi les avertissements n’ont pas mis fin à ces pratiques

Chronologie des signaux ignorés

DateÉvénementCe qui a changé
2004La section consultative du Conseil d’État recommande une clause de sauvegarde dans l’AwirLa recommandation n’est pas suivie
2009L’avocat de l’État estime qu’une évaluation individuelle est possibleL’interprétation stricte est maintenue
2013Mise en place d’une analyse de rentabilité, de l’équipe CAF et de l’équipe de gestion de la fraudeLe contrôle se renforce
9 août 2017Rapport du Médiateur national sur l’affaire CAF 11 (232 familles)L’affaire est considérée comme un cas isolé
23 octobre 2019Les arrêts du Conseil d’État abandonnent l’approche du tout ou rienLe calcul proportionnel est introduit
Novembre 2019La commission consultative (présidée par Piet Hein Donner) conclut à un « biais institutionnel » dans l’affaire CAF 11L’indemnisation devient inévitable
Mars 2020Les rapports de la commission consultative et du Service d’audit central de l’État montrent que le problème est plus vasteLe gouvernement décide d’indemniser les victimes
2 juillet 2020Création d’une commission parlementaire d’interrogatoireAuditions publiques
17 juillet 2020L’AP conclut que le traitement des données relatives à la nationalité est illicite et discriminatoireConstat de l’autorité de contrôle
17 décembre 2020Publication du rapport Ongekend onrechtCrise politique
15 janvier 2021Démission du gouvernement Rutte IIILa responsabilité politique est assumée
18 mars 2021Décret instituant l’indemnité forfaitaire de 30 000 € (« dispositif Catshuis »), avec effet rétroactif au 26 janvier 2021Indemnisation forfaitaire rapide
26 février 2024Rapport de la commission d’enquête parlementaire Blind voor mens en rechtLes conclusions sont étendues à la politique de lutte contre la fraude dans l’ensemble de la sécurité sociale

La commission décrit comment les secrétaires d’État successifs ont reçu des informations partielles : l’un d’eux a considéré l’affaire CAF 11 comme un cas isolé pendant plus d’un an après le rapport du Médiateur, et n’a pris connaissance de la pratique du tout ou rien qu’après un arrêt du Conseil d’État rendu en avril 2019. Le recouvrement forcé dans les autres affaires CAF n’a été suspendu qu’après l’insistance de la Chambre des représentants, début novembre 2019.

Défaillances de l’information au sein du gouvernement

Une grande partie de Ongekend onrecht porte sur l’information. La commission a constaté que le Parlement avait été « confronté à plusieurs reprises à des informations tardives, incomplètes et inexactes », que ses propres demandes avaient reçu des réponses lentes et parfois incomplètes, et que la notion d’« appréciations personnelles des fonctionnaires en matière de politique » avait souvent été interprétée de manière trop extensive afin de retenir des documents. La Commission de Venise a par la suite salué la décision du gouvernement de ne plus considérer ces notes comme des documents internes dans les procédures judiciaires.

Constat 4 : responsabilité et réparation

Réponses politiques et juridiques

Le 15 janvier 2021, le cabinet a démissionné et le Premier ministre a adressé une lettre à la Chambre pour présenter ses excuses et annoncer des réformes. En février 2021, la Chambre a adopté une motion visant à préparer une enquête parlementaire approfondie sur la politique en matière de fraude et les services publics. Comme l’a relevé la proposition de suivi, cette enquête faisait suite à des questions laissées en suspens par la commission : la sélection illégale fondée sur la nationalité, la détection de la fraude en dehors des services chargés des prestations sociales et le partage de données avec d’autres autorités.

Dans son avis d’octobre 2021, la Commission de Venise a qualifié les lacunes de « graves et systémiques », impliquant « toutes les branches du gouvernement », mais a conclu que « les mécanismes de l’État de droit aux Pays-Bas ont fini par fonctionner » — trop lentement, au prix de graves dommages et malgré la résistance rencontrée par ceux qui tentaient de révéler le problème. Ses propositions comprenaient l’introduction, dans les lois à venir, de clauses relatives aux difficultés rencontrées ou à la proportionnalité, la réaffirmation dans les textes de loi des principes de bonne administration, le renforcement des droits de contrôle parlementaire et la simplification des procédures de réclamation informelles.

L’enquête parlementaire approfondie sur la politique en matière de fraude et les services publics a présenté son rapport, Blind voor mens en recht (« Aveugles aux personnes et au droit »), le 26 février 2024. Sa conclusion principale a élargi le diagnostic au-delà des seules allocations de garde d’enfants : dans un climat politique et social durci, les trois branches du gouvernement avaient été « aveugles aux personnes et au droit » — le cabinet et le Parlement avaient failli, l’administration avait agi illégalement et les tribunaux n’avaient pas suffisamment protégé les personnes —, ce qui avait entraîné la violation de droits fondamentaux et la mise à l’écart de l’État de droit. Parmi ses six conclusions, la commission a relevé que les personnes ayant commis une petite erreur étaient traitées comme des fraudeurs et que le droit au respect de la vie privée et le droit à l’égalité de traitement avaient été violés par l’utilisation de données à des fins de lutte contre la fraude. La commission a averti que les schémas sous-jacents n’avaient pas été brisés et que « cela peut se reproduire ».

Le dispositif de réparation en chiffres

Le dispositif de réparation est géré par l’Uitvoeringsorganisatie Herstel Toeslagen (UHT), avec les municipalités et d’autres partenaires. Sa première grande mesure a été le dispositif dit de Catshuis : un décret du 18 mars 2021, avec effet rétroactif au 26 janvier 2021, a autorisé l’administration fiscale à verser une somme forfaitaire de €30,000 à chaque parent remplissant les conditions des dispositifs de réparation — ou à compléter les sommes déjà versées pour atteindre €30,000 — avant une évaluation individuelle complète. Le 23e rapport d’avancement, dont les chiffres s’arrêtent au 30 juin 2026, rend compte de l’ampleur atteinte depuis :

Mesure (cumulée, au 30 juin 2026)Chiffre
Parents inscrits (inscriptions closes fin 2023)69,679
Évaluations achevées69,443
Parents reconnus comme touchés par les problèmes liés aux allocations de garde d’enfants44,045
Versements d’au moins €30,00043,363
Montant moyen par parent touché après évaluation complète€40,664
Recours reçus contre les décisions de réparation21,772
Dettes publiques effacées depuis le lancement du dispositif d’effacement des dettesenviron €1.07 billion
Enfants ayant bénéficié du dispositif pour les enfants (jusqu’à €10,000 chacun)plus de 117,000
Parents touchés indemnisés pour des dommages supplémentaires3,973
Budget pluriannuel total du dispositif de réparation (note de printemps 2026)€11.8 billion

Deux caractéristiques se dégagent. Premièrement, environ un tiers des personnes inscrites n’ont pas été considérées comme touchées, ce qui illustre l’ampleur du groupe constitué sur la base de l’auto-identification et l’importance du travail administratif nécessaire pour le trier. Deuxièmement, l’opération a elle-même suscité des dizaines de milliers de contestations — rappel que les réparations des préjudices administratifs de masse sont elles-mêmes des processus administratifs de masse, avec leurs propres taux d’erreur.

Ce que les éléments disponibles ne montrent pas

  • Ils ne montrent pas que le modèle de risque a causé tous les préjudices, ni même la plupart d’entre eux. L’interprétation binaire, la qualification d’intention ou de négligence grave et les suspensions appliquées par groupe auraient entraîné de graves conséquences pour toute personne sélectionnée, quel qu’en soit le moyen. Les sources publiques ne quantifient pas le nombre de parents touchés sélectionnés par le modèle plutôt que dans le cadre d’enquêtes de la CAF, à la suite de signalements ou par d’autres voies.
  • Ils ne permettent pas d’établir les taux d’erreur du modèle. Aucune étude de validation publiée ne donne les taux de faux positifs par groupe. Les affirmations concernant un impact différencié précis selon la nationalité doivent donc être comprises comme des déductions à partir de la présence de l’indicateur — que l’AP a jugé illégal en soi — plutôt que comme des résultats mesurés.
  • Ils ne montrent pas que le « auto-apprentissage » constituait le défaut décisif. La commission et Amnesty décrivent toutes deux le modèle comme étant à auto-apprentissage, mais les défaillances documentées — un indicateur illégal, des scores inexpliqués, des règles ultérieures sévères — se seraient également produites avec une règle de notation fixe.
  • Ils ne montrent pas que les Pays-Bas étaient particulièrement mauvais. Des tendances comparables apparaissent dans d’autres pays ; voir l’étude sur Robodebt.
  • Ils ne tranchent pas la question des responsabilités individuelles. La commission a examiné les ministres et les hauts fonctionnaires ; les fonctionnaires de rang inférieur et le rôle propre de la Chambre échappaient à son mandat.

Implications pour la conception institutionnelle

Prévoir une marge d’appréciation dans les lois relatives au traitement de masse

La leçon la plus claire qui ressort du dossier est d’ordre législatif : un régime de prestations qui verse les sommes à l’avance et les récupère ensuite doit laisser aux fonctionnaires la possibilité de réduire ou d’annuler le recouvrement lorsque l’application stricte est disproportionnée. L’absence d’une clause générale relative aux difficultés, décidée délibérément au nom de l’efficacité, est le choix de conception qui a le plus amplifié toutes les erreurs ultérieures.

Exclure les caractéristiques protégées de l’évaluation des risques — et contrôler les variables de substitution

Les conclusions de l’AP rendent illégaux, dans ce contexte, les indicateurs fondés sur la nationalité. Les concepteurs devraient aller plus loin et rechercher les variables de substitution telles que le pays de naissance, la langue, l’historique de résidence ou le quartier, car la suppression d’une colonne n’élimine pas les variables qui lui sont corrélées.

Rendre la sélection explicable à la personne chargée d’agir en conséquence

Un fonctionnaire qui ne peut pas voir pourquoi une demande a été signalée ne peut pas exercer un véritable jugement. Cette affaire plaide en faveur d’une règle selon laquelle les résultats de la sélection doivent être assortis de motifs qu’un agent chargé du dossier peut vérifier et qui peuvent, en substance, être communiqués à la personne concernée.

Séparer la sélection de la sanction

Le fait d’être sélectionné pour des contrôles supplémentaires ne devrait jamais entraîner en soi une sanction. Dans le système néerlandais, la sélection a conduit à la suspension des versements, à des demandes de justificatifs et — par le biais des qualifications d’intention ou de négligence grave et de la liste noire — à l’exclusion des protections ordinaires accordées aux débiteurs. Les dispositifs devraient exiger des éléments de preuve indépendants avant toute qualification défavorable.

Mettre en place un contrôle qui couvre l’ensemble du processus

Le médiateur, les tribunaux et le Parlement n’ont chacun vu qu’une partie du tableau. Les registres d’algorithmes — les Pays-Bas gèrent désormais un registre national qui répertorie plus de 1 300 algorithmes, selon l’OCDE, Digital Government Outlook 2026 — sont utiles, mais seulement s’ils couvrent les règles de sélection, les conséquences en aval et les incitations (telles qu’un objectif annuel d’économies) qui influencent leur utilisation.

Questions en suspens

  • Combien de parents touchés ont d’abord été sélectionnés par le modèle de classification des risques, et comment les taux de sélection variaient-ils selon la nationalité ? Les données nécessaires pour répondre à cette question n’ont pas été publiées.
  • La fin de l’approche binaire a-t-elle modifié les résultats de manière mesurable avant le début des indemnisations, ou les pratiques de recouvrement ont-elles simplement été déplacées ailleurs ?
  • La clause relative aux difficultés ajoutée en 2020 sera-t-elle suffisamment souvent utilisée pour avoir un effet, ou deviendra-t-elle une formalité rarement invoquée ?
  • La part importante de contestations dans le cadre de l’opération de recouvrement reflète-t-elle des erreurs dans cette opération, ou la difficulté inévitable d’évaluer un préjudice des années après les faits ?
  • Dans quelle mesure les enseignements ont-ils été transposés à d’autres agences néerlandaises qui utilisent l’évaluation des risques, ainsi qu’au régime de l’AI Act de l’UE pour les prestations publiques ?

Sources

  1. Parlementaire ondervragingscommissie Kinderopvangtoeslag (2020). Ongekend onrecht, Kamerstuk 35 510, nr. 2. Tweede Kamer der Staten-Generaal.
  2. Autoriteit Persoonsgegevens (2020). Methods used by Dutch Tax Administration unlawful and discriminatory, 17 July 2020.
  3. Autoriteit Persoonsgegevens (2021). Tax Administration fined for discriminatory and unlawful data processing, 7 December 2021.
  4. Autoriteit Persoonsgegevens (2022). Tax Administration fined for fraud blacklist, 12 April 2022.
  5. Amnesty International (2021). Xenophobic machines: Discrimination through unregulated use of algorithms in the Dutch childcare benefits scandal, EUR 35/4686/2021.
  6. Venice Commission (2021). The Netherlands — Opinion on the legal protection of citizens, CDL-AD(2021)031. Council of Europe.
  7. Tijdelijke commissie Fraudebeleid en Dienstverlening (2022). Onderzoeksvoorstel parlementaire enquête Fraudebeleid en Dienstverlening, Kamerstuk 35 867, nr. 2.
  8. Staatssecretaris Herstel toeslagen (2026). Voortgangsrapportage hersteloperatie toeslagen, januari–juni 2026 (23e VGR).
  9. OECD (2026). Digital Government Outlook 2026: From Foundations to Transformational Impact, encadré 4.7 sur les registres d’algorithmes.
  10. Tweede Kamer (2020). Eindverslag onderzoek kinderopvangtoeslag overhandigd, 17 December 2020.
  11. Parlementaire enquêtecommissie Fraudebeleid en Dienstverlening (2024). Blind voor mens en recht, Kamerstuk 35 867, nr. 6. Tweede Kamer der Staten-Generaal, section 2.1.
  12. Staatssecretaris van Financiën (2021). Besluit forfaitair bedrag en verruiming compensatieregeling (Catshuisregeling Kinderopvangtoeslag), Staatscourant 2021, 14691.

Source originale: Tweede Kamer der Staten-Generaal, Kamerstuk 35 510, nr. 2